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Genèse et péripéties de la fondation du Mémorial

Genèse et péripéties de la fondation du Mémorial Jean-Moulin de Salon

Un lieu de mémoire dès sa création


Michel Fratissier


I. Tous les 27 mai

Salon-de-Provence devient, dès sa création, un haut-lieu de mémoire, à la fois pour Jean Moulin, mais aussi pour la Résistance. Les cérémonies se déroulent annuellement le 27 mai, jour anniversaire de la première réunion du Conseil national de la Résistance et non pas du jour du parachutage. En fait, il n’y a pas changement de sens du monument ; pour les membres du Comité, Jean Moulin parachuté a pour mission de rassembler la Résistance. Il y a donc bien un lien de conséquence direct entre le parachutage et la première réunion du C.N.R. Du même coup, la cérémonie n’est pas seulement dédiée à Jean Moulin mais à toute la Résistance. Parallèlement, chaque année, l’association des « Amis de Jean Moulin », organise au départ de Bordeaux un voyage pédagogique autour du thème du parachutage de Jean Moulin. Si, pour le premier voyage, la date est strictement respectée (début janvier), par la suite (quand ?), l’association choisit la même date de commémoration que pour le Mémorial. Pour mieux faire connaître le monument, le Comité a demandé le fléchage à partir de l’autoroute au début des années 1970. Le tunnel sous laroute qui mène au site mémoriel, a posé des problèmes d’entretien, comme en a témoigné Maurice Agulhon, lors d’une visite[32]. En effet, en 1970, Bernard Bermond demande au ministre de l’Equipement, Albin Chalandon, la fermeture du tunnel, les visiteurs, nombreux, polluent le lieu[33]. En 1975, une plainte est déposée par le Comité à cause de la prostitution sur le site. La cession du monument à la ville de Salon a eu lieu le 22 octobre 1987. Par contre, pour « le Chemin de la Liberté » (mis en place le 19 juin 1978), on ne peut pas vraiment évaluer son incidence sur la construction du souvenir. Son itinéraire, assez artificiel, supposé retracer le chemin parcouru, après le parachutage, par Jean Moulin et ses deux compagnons, n’incite pas vraiment à le parcourir. A part le Mémorial, d’autres lieux paraissent peu commémorés, comme le bastidon de Jean Moulin à Eygalières, « La Lèque », ou le cimetière de Saint-Andiol.


II. Un lieu où l’on se rassemble lorsque la mémoire est menacée

Dans les années 1970, la mémoire résistante se veut plus militante. Elle se sent menacée à la fois parce que ses membres disparaissent progressivement - et donc se pose la question de la transmission de cette histoire - mais aussi par des signes inquiétants pour elle, venant notamment de la mémoire d’Etat. Dans ces années 1970, on fait moins confiance à ceux qui gouvernent qu’à la génération précédente. Deux indicateurs révèlent ce fléchissement de la part de l’Etat, l’affaire Klaus Barbie et la grâce de Paul Touvier. Klaus Barbie, dont on a retrouvé la trace depuis 1970, n’est pas encore extradé et l’on sent le gouvernement fort réservé sur ce point. A ce contexte, s’ajoute la grâce de Touvier, proposée par Georges Pompidou, qui déclenche une campagne de presse exceptionnelle. Pour défendre la mémoire résistante, on se rassemble sur des lieux symboliques et l’on rappelle le souvenir de quelques figures de la Résistance, en premier lieu Jean Moulin. Dans tous les journaux, la photographie de Jean Moulin en chapeau mou et écharpe fait rempart contre la grâce de Touvier et pour demander l’extradition de Barbie. Ce qui avait déjà été le cas au moment de la panthéonisation. Une cérémonie est organisée et, bien entendu, on retrouve la même ferveur mobilisatrice pour condamner la grâce accordée à Touvier et réclamer l’extradition de Barbie, le 22 octobre 1972, autour du Mémorial de Salon.

Les grandes cérémonies nationales de 1983 ou 1993, voire 1999 (années anniversaire) sont aussi l’occasion de grands rassemblements régionaux autour du Mémorial de Salon. Elles sont le plus souvent des rassemblements unanimes. Je n’ai trouvé qu’une polémique à propose des cérémonies de 1973.


III. Des enjeux de mémoire autour du mémorial

Contrairement à la cérémonie inaugurale de 1969 à Salon, celle que tente de mettre en place le Comité régional du Mémorial suscite rapidement beaucoup de défiance. Examinons les arguments avancés par ceux qui refusent de venir à Salon. Georges Bidault souligne le caractère politique de la manifestation : « Il s’agit d’une manifestation du régime pour donner à M. Pierre Messmer l’occasion de rattraper la longueur de retard qu’il a sur Chaban-Delmas »[34]. Dans un courrier envoyé à Bernard Bermond, Georges Bidault est encore plus explicite. Il motive son refus par plusieurs arguments : ses doutes sur la possibilité de se dégager à cette date; son différend avec André Bord (« Pour le cas où vous l’ignoreriez, Monsieur Bord s’est efforcé de me faire affront un jour que je m’étais rendu, en des circonstances analogues, à Strasbourg »); ses inquiétudes sur l’authenticité de « l’ancien » du C.N.R. qui doit lire la liste des morts du C.N.R. (« Quel est cet ancien ? Quelle est cette liste ? Vous n’êtes pas obligé, à Salon-de-Provence, de savoir que depuis 1944, la liste des membres du CNR, se recrute principalement par voie d’usurpation. Je ne veux pas douter que l’« ancien » ne soit un ancien authentique. Il serait fâcheux qu’un combattant de Bir-Hakeim comme Pierre Messmer eût à congratuler un ancien qui n’en serait pas un »); ses questions sur les membres du C.N.R. qui seront présents (« Je vois par ailleurs que les membres du CNR présents à Salon recevront des mains du sénateur-maire des médailles d’argent. Je ne saurais vous dissimuler que ma curiosité est très vive en ce qui concerne les membres dont il s’agit »)[35]. Nous n’avons malheureusement pas la teneur de la réponse faite par Bernard Bermond à Georges Bidault. Il dut se montrer convaincant puisque M. Bidault finalement à Salon. Il semble pourtant que le ministre ait exigé le discours de Georges Bidault avant la cérémonie.

Autres réticences, celles exprimées par Claude Bourdet qui écrit aussi à Laure Moulin : « Il y a une tentative d’annexion de Jean Moulin aussi désagréable que celle apparue parfois de l’autre côté »[36]. Il préfère la cérémonie de la rue du Four, plus appropriée pour commémorer ce moment. Il donne aussi les explications de son refus à Bernard Bermond. Il répond à un courrier (certainement type) envoyé par le président du Comité régional du Mémorial à tous les membres recensés du C.N.R. La teneur de cette réponse est très vive. Elle montre les ressentiments d’un homme vis-à-vis du pouvoir en place et donne une idée du regard qu’il porte sur la Résistance alors qu’il n’a pas encore écrit son témoignage[37]. Après de brefs remerciements pour l’invitation, il expose sa conception du C.N.R. dont on vient de commémorer l’anniversaire : « Voyez-vous, la création du C.N.R. n’avait au fond rien de « gouvernemental »; c’était une idée personnelle de Jean Moulin, et si cette création était évidemment liée à la France libre, elle avait finalement reçu l’accord, après certaines difficultés, de la totalité de la Résistance française et en particulier de la Résistance de gauche - qui l’admettait encore plus facilement que les éléments plus à droite de cette même Résistance. A l’époque, d’ailleurs, la France libre était liée à l’ensemble de la gauche française et récusée par la quasi-totalité de la bourgeoisie, à part un tout petit nombre d’éléments patriotes ».

Pour Claude Bourdet, le pouvoir en place n’est pas représentatif des valeurs incarnées par la Résistance: « Aujourd’hui, la situation est radicalement différente. Le régime est un régime d’extrême droite, représentatif des éléments les plus puissants de la bourgeoisie française et de ces mêmes couches sociales qui ont fait Vichy. Qu’un certain nombre de nos anciens camarades y participent ou servent de porte-drapeaux n’y change rien ». C’est pourquoi il faut, selon lui, refuser la mainmise de ce gouvernement sur cette manifestation : « Si l’on voulait par conséquent rester dans la tradition de Jean Moulin et du C.N.R., il fallait absolument, sans exclure le gouvernement bien entendu, ni les éléments de droite de la Résistance et de la France libre, éviter qu’ils en fassent leur affaire, éviter qu’ils marquent lourdement la cérémonie de leur griffe ». C’est pourtant, pour Claude Bourdet, ce qui s’est produit. Il aurait donc fallu contacter longtemps à l’avance les anciens membres du C.N.R., les associer pleinement à l’organisation, ce qui n’a pas été le cas. Rien ne trouve grâce à ses yeux, ni le caractère « absurdement officiel », ni le « côté revue militaire », ni le titre donné de « 30ème anniversaire du Conseil National de la Résistance » qui « frise l’escroquerie morale ». Il fait alors le parallèle avec la cérémonie du Panthéon : «Il y aura le 17 juin au Panthéon une commémoration très discrète et très silencieuse de Jean Moulin par ses véritables amis, par ceux qui l’ont vraiment connu : s’il y a des membres du gouvernement, ils seront là comme d’anciens résistants, s’ils le sont, ou simplement comme des invités. Je crois que ce sera mieux et plus digne ». Claude Bourdet conclut en revenant sur son refus : « J’imagine bien que vous n’êtes pas responsable de cette situation et que l’on vous a embarqué dans une opération de propagande où le pouvoir actuel, avec son manque de vergogne habituel, a utilisé un mort qui était politiquement assez loin de lui (puisque Jean Moulin était un Républicain de gauche et un franc-maçon) et le souvenir d’un organisme, le C.N.R., dont l’esprit était parfaitement étranger à l’esprit du régime actuel ».

A la lecture de ce pamphlet contre le pouvoir, on imagine ce que pouvait être l’état d’esprit de cette mémoire résistante de gauche non communiste, animée par une passion antigaulliste. Bernard Bermond a pu, quant à lui, être surpris par la teneur du courrier. Il lui répond trois semaines plus tard[38]. Après l’avoir remercié pour les termes de sa lettre « empreints de franchise et de loyauté », il en vient au vif du sujet, la teneur non gouvernementale de cette cérémonie de mai. Si le gouvernement a été « convié » (ce n’est donc pas lui qui organise), c’est pour donner un caractère « solennel » à ce rassemblement, « tant il est vrai que pour nous, la présence du gouvernement était le symbole de l’hommage que la Nation tout entière, à travers ses représentants, se devait de rendre à Jean Moulin et aux membres du C.N.R. qui furent ses compagnons dévoués ». Et il ajoute, quelques lignes plus loin, qu’ils n’ont pas voulu faire du trentième anniversaire, une opération « gouvernementale », mais au contraire honorer la mémoire de celui qui eut l’idée de créer le C.N.R. Et, pour appuyer cette affirmation, il présente son Comité, composé de 1/3 de communistes, 1/3 de socialistes et 1/3 d’

« indépendants », dernière catégorie, bien vague, dans laquelle il se range certainement… Il regrette donc ce malentendu, car « Rien n’a été fait, dans le cadre du Mémorial, sans l’assentiment de Mademoiselle Laure Moulin, pas même l’érection du monument et son inauguration ». La sœur du héros disparu sert ainsi de caution morale, en tant que gardienne de sa mémoire.

Dans un deuxième temps, il explique à Claude Bourdet toute la difficulté qu’il a eu à retrouver la trace des anciens du C.N.R., s’adressant à Pierre Villon pour en avoir la liste complète, puis à Louis Saillant et enfin à Pierre Meunier - qui put lui répondre, regrettant qu’il n’y ait pas une association des anciens du C.N.R.

En conclusion, Bernard Bermond tient à préciser, en prenant beaucoup d’égards, que Jean Moulin, « bien que fils de « vénérable », n’a pas appartenu à la franc-maçonnerie ».

Claude Bourdet reçoit ce courrier, et adresse sa réponse cette fois très rapidement[39]. Le ton est alors plus modéré. Il remercie Bernard Bermond pour sa « gentille lettre », tout en réitérant son opposition à une récupération gouvernementale de ce type de manifestation : « Je n’ai pas pensé que vous aviez voulu faire de cette commémoration une cérémonie gouvernementale. Mais ce que vous n’avez peut-être pas bien vu de Marseille, Salon et Montpellier, c’est que le gouvernement, lui, allait nécessairement s’en emparer pour l’utiliser politiquement : il suffisait de regarder le programme pour constater qu’il y avait réussi ». En fait, pour lui, il y a eu « une erreur de chronologie ». Il aurait selon lui fallu contacter d’abord les anciens du C.N.R., « une douzaine de survivants »( c’est pourquoi, précise-t-il, il n’y a pas d’association) : les membres du secrétariat du C.N.R., les adjoints de Moulin « comme de Graeff et Antoinette Saxe » (sic), ses successeurs, comme Claude Bouchinet-Serreulles; puis ajouter à cette liste « les chefs des Mouvements non-membres du C.N.R. comme Philippe Viannay (Défense de la France) et un ou deux autres, et les responsables des principaux réseaux, encore que ceux-ci n’aient pas été liés au CNR et compléter par des délégués de quelques grandes associations de Résistants ». Ainsi, pour Claude Bourdet, « Un tel comité, qui aurait pu se réunir à Paris, aurait eu toute l’autorité nécessaire pour traiter en votre nom avec le gouvernement de sa participation possible, mais nécessairement limitée et modeste. Et je crois que nous aurions précisément fait l’unanimité politique parmi les anciens du C.N.R. et les autres chefs de la Résistance ». Cette conception, trente ans après la guerre, des personnalités « incontournables » pour commémorer le C.N.R., trahit sa propre conception de cet organisme : des responsables de mouvements d’abord, et surtout pas les partis politiques!

Quelle est la vision, cette fois, des communistes, anciens membres du C.N.R. ? Nous avons par chance, les courriers de Pierre Villon et d’Auguste Gillot. En tant que « membre fondateur » du C.N.R., le premier répond à l’invitation que lui a adressée Bernard Bermond[40]. Il la refuse catégoriquement, pour les mêmes raisons que Claude Bourdet : « J’apprends, en effet, que vous avez fait de votre cérémonie une manifestation gouvernementale en y invitant comme seul orateur le Premier ministre, Monsieur Messmer. Or, le fait que ce gouvernement ne tient pas compte de la loi n° 64.1326 sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre votée à l’unanimité par le Parlement français le 26.12.64., permet au chef milicien Touvier et à d’autres traîtres, de jouir de la liberté et de retrouver leurs biens, et le fait que ce gouvernement ne s’efforce manifestement pas avec beaucoup de vigueur d’obtenir l’extradition du chef de la gestapo Barbie, assassin de Jean Moulin, ne me semble pas lui donner une compétence particulière pour commémorer l’union de la Résistance réalisée autour de Jean Moulin le 27 mai 1943. » Tout y est ! Il ajoute qu’il préfère donc se rendre à la cérémonie rue du Four.

Cette lettre ne reste pas sans réponse. Bernard Bermond, qui n’a pas encore reçu la position de Claude Bourdet, avance plusieurs arguments : non la cérémonie n’est pas gouvernementale puisqu’elle est placée sous l’égide du C.N.R.; M. Messmer n’est pas le seul à prendre la parole; le Comité du Mémorial est composé de toutes les tendances politiques, donc la mémoire de Jean Moulin ne sert pas à des fins politiques; une manifestation a eu lieu à Salon pour condamner à la fois Paul Touvier et Klaus Barbie et plus de quatre cents personnes étaient présentes[41]. Il ajoute, ce qui est particulièrement intéressant, « Au moment où M. Frenay condamne le C.N.R. et accuse Jean Moulin d’être crypto-communiste, il est important que tous ceux qui ont participé à cette glorieuse épopée se retrouvent unis dans le même esprit, et c’est pour cette raison que mon Comité et moi-même serions heureux de votre présence à nos côtés ce jour là » [42].La correspondance avec celui qui était alors député de l’Allier s’arrête, semble-t-il, là.

Auguste Gillot, maire de Saint-Denis, signant en tant que « représentant du Parti communiste Français au Conseil national de la Résistance sous l’occupation allemande » , rejoint son camarade de parti[43]. Il regrette « d’être placé (…) devant le fait accompli, car associer les membres du C.N.R. à cette cérémonie supposait leur consultation préalable, ce qui eut été plus correct que d’annoncer leur présence, sans leur assentiment, comme si tout était réglé en commun » . Ce n’est pas, pour Auguste Gillot, ainsi que l’on doit rendre hommage à Jean Moulin, « grand patriote qui rejeta toute division et fut un unificateur de la résistance » . Il avance deux arguments pour justifier son refus de participer à cette cérémonie. Le premier repose sur sa fidélité au programme du C.N.R., qui stipule « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie, le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés » , ce qui, pour lui, n’est pas le cas, puisque « la haute finance fait de plus en plus peser son joug sur le pays au détriment de l’intérêt national » . Le second fait référence aux affaires en cours, qui scandalise le monde résistant, car « rendre hommage à Jean Moulin, c’est aussi être fidèle à la Résistance unie qui exige que Klaus Barbie, son bourreau, soit ramené sur les lieux de ses crimes et que soit annulée la grâce accordée au chef milicien de Lyon, Paul Touvier » . Il conclut sur sa fidélité « à la mémoire du grand héros national que fut Jean Moulin, exemple du patriotisme le plus pur et le plus élevé auquel je tiens à rendre ici l’hommage particulier qui lui est dû » [44].

Ces quelques échanges de courrier sur les motivations des refus d’assister à la cérémonie du 30ème anniversaire de la première réunion du C.N.R. permettent donc de comprendre l’état d’esprit d’une composante des mémoires de groupes de la Résistance. A aucun moment, la commémoration de Jean Moulin n’est contestée, son statut de héros est intégré complètement. Pour tous, il est un exemple. D’où le rejet, dans un moment de fortes tensions, de ce qui apparaît nettement pour ces mémoires de gauche, communiste ou non, comme une manœuvre de récupération politique. Ce que refusent ces anciens du C.N.R., c’est que la mémoire d’Etat, qui leur semble totalement discréditée avec les affaires Touvier et Barbie, puisse prendre le pas sur les mémoires de groupes. La commémoration de Jean Moulin, c’est d’abord celle d’un des leurs, dont ils revendiquent l’héritage.

Ce refus se double d’arguments plus politiques. Un gouvernement tel que celui que dirige Pierre Messmer, qui a pourtant rejoint Londres dès juin 1940, est trop marqué « à droite » , pour revendiquer Jean Moulin. On refuse une manœuvre politique en quelque sorte de « rachat », après l’amnistie de Touvier et les lenteurs de la procédure d’extradition de Barbie, ce qui n’est certainement pas dénié de tout fondement.

Peut-on alors voir, dans ce refus très fermement présenté, une tentative de contre récupération par la gauche, de la mémoire de Jean Moulin? Ce n’est pas si évident. On note d’abord des différences dans la présentation de Jean Moulin, entre Georges Bidault, Claude Bourdet, Pierre Villon et Auguste Gillot. Ces deux derniers utilisent la rhétorique bien huilée de leur parti, mais n’avancent pas d’opinion politique de Jean Moulin, seul Claude Bourdet y faisant référence. Tous, par contre, insistent sur l’unité de la Résistance réalisée par la création du C.N.R. La récupération politique de Jean Moulin par le gouvernement scandalise parce qu’elle contredit cette volonté d’union de 1943, celle justement que l’on veut commémorer.

Le contexte politique du moment cristallise le rejet, par cette mémoire résistante, ancrée politiquement à gauche, d’un gouvernement qui ne peut plus, comme auparavant, revendiquer l’héritage des valeurs de la Résistance. Ce que l’on acceptait en 1964, de de Gaulle puis, en 1969, de Jacques Chaban-Delmas est désormais catégoriquement refusé. Pour un temps, la mémoire d’Etat ne pourra plus œuvrer pour Jean Moulin sans que cela ne déclenche de vives polémiques, y compris dans la majorité présidentielle. C’est certainement une des raisons pour lesquelles elle est si discrète, pendant cette décennie, pour honorer Jean Moulin.

Mais le coup le plus rude portée à sa mémoire ne vient pas de là où on pouvait l’attendre. Il vient de la Résistance intérieure, d’un de ses grands chefs, qui a côtoyé Jean Moulin, en la personne de Henri Frenay. Alors que la Résistance est en proie aux doutes, tente de faire front face à ce qu’elle ressent comme des attaques perfides de son héritage et lutte contre l’oubli, le livre du chef du mouvement Combat brise tous les tabous. La solidarité affichée, liée aux souvenirs de l’épopée résistante, que l’on ressent très bien dans les courriers échangés entre Claude Bourdet et Bernard Bermond, vole en éclat au moment où il est le plus nécessaire de la proclamer. Cet iconoclasme ne pouvait pas, dans ce contexte, être accepté. Il ne le sera pas, la survie de la mémoire des groupes de la Résistance en dépendait.





[32] Maurice Agulhon, La mémoire des Français. Quarante ans de commémoration de la Seconde Guerre mondiale, publication du CNRS, 1986. Il évoque un cloaque, plein de papiers gras, des boites de conserve, des canettes de bière, des déjections….p. 43.

[33] Lettre de Bernard Bermond à Albin Chalandon, du 11 avril 1970. C’est dans cette lettre qu’il demande la signalisation du monument. Fonds Bernard Bermond.

[34] Lettre de Georges Bidault à Laure Moulin, du 17 mai 1973. Fonds Laure Moulin archives privées, famille Moulin.

[35] Lettre de Georges Bidault à Bernard Bermond, du 17 mai 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[36] Lettre de Claude Bourdet à Laure Moulin, du 25 mai 1973. Fonds Laure Moulin, archives privées, famille Moulin.

[37] Lettre de Claude Bourdet à Bernard Bermond, du 1er juin 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[38] Lettre de Bernard Bermond à Claude Bourdet, du 25 juin 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[39] Lettre de Claude Bourdet à Bernard Bermond, du 28 juin 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[40] Lettre de Pierre Villon à Bernard Bermond, du 4 mai 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[41] Il s’agit bien de la cérémonie d’octobre 1972.

[42] Lettre de Bernard Bermond à Pierre Villon, du 9 mai 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[43] Lettre d’Auguste Gillot à Bernard Bermond, du 19 mai 1973. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[44] A Gillot n’accepte pas la formule « premier C.N.R. », employée par Bernard Bermond. En tant que communiste, il refuse l’idée de plusieurs C.N.R., « alors que c’est celui constitué par Jean Moulin qui a constitué son combat jusqu’à l’insurrection victorieuse d’août 1944 ». Voir à ce propos la mise au point de Claire Andrieu, Le programme Commun de la Résistance, des idées dans la guerre, préface de René Rémond, Les Editions de l’Erudit, 1984.


Date de création : 13/10/2009 - 11:29
Dernière modification : 13/10/2009 - 11:50
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