Texte à méditer...  Je ne savais pas que c'était si simple de faire son devoir quand on est en danger !  Jean Moulin
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Genèse et péripéties de la fondation du Mémorial

Genèse et péripéties de la fondation du Mémorial Jean-Moulin de Salon

La naissance du mémorial


Michel Fratissier

Laure Moulin reste incontournable pour qui veut honorer la mémoire de son frère. Elle sera très présente jusqu’à sa mort, en janvier 1975, pour défendre, préserver (elle bloque tout projet de film) ou encourager la mémoire de son frère. C’est à elle le plus souvent que l’on s’adresse pour l’informer de la création d’une plaque ou d’un monument. Tout naturellement, pour le monument de Salon, c’est donc Bernard Bermond, président de la Fédération des réseaux de la France combattante - fédération des Bouches du Rhône, qui est reçu par Laure au tout début de l’initiative. Il entretient avec elle par la suite une très abondante correspondance, comme l’avait fait Ferdinand Paloc (à l’origine de l’idée de panthéonisation) pour l’entrée au Panthéon, pour l’informer dans les détails de l’avancement du projet. C’est avec Laure qu’il choisit le sculpteur Marcel Courbier. Et c’est encore ensemble qu’ils se concerteront sur le projet de l’artiste et son évolution.

Comment naît cette initiative et comment peut-elle et va-t-elle aboutir ? On le sait grâce aux archives minutieusement conservées par Bernard Bermond - et qu’il a mis à ma disposition très aimablement et même chaleureusement, tant cette histoire de la création lui tenait à cœur.


I. De qui part l’initiative ?

Elle vient de la section d’une association des Bouches-du-Rhône, les Forces françaises combattantes, dont le président est alors (depuis 1961) et pendant très longtemps, Bernard Bermond. Elle regroupe d’anciens résistants et des membres des Réseaux renseignement et évasion de la France combattante, notamment Marcel Galdin, du réseau « F.Y.R » qui, d’après tous les témoignages, est à l’origine de l’idée même du monument[1].

Les premières références au monument se situent à l’été 1965. Bernard Bermond écrit au maire de Salon. Il l’informe que les adjoints soutiennent unanimement depuis juillet la réalisation d’un monument à Salon même. Il demande donc au maire d’accepter ce projet[2]. Il fait quelques jours plus tard une lettre d’information au préfet Cousin et évoque une assemblée générale de l’association, où la décision a été prise[3]. La demande officielle au Préfet des Bouches-du-Rhône date du début septembre. Le 21, l’assemblée générale de la Fédération de la France combattante prend la décision de choisir le sculpteur Marcel Courbier. Entre-temps, bien entendu, une délégation s’est rendue à Saint-Andiol pour rencontrer Laure Moulin car, sans elle, rien ne peut se faire. Bernard Bermond la remercie pour son accueil chaleureux - la délégation a, de fait, été très bien reçue. Marcel Galdin avait déjà rencontré Laure Moulin au mois de juillet ou d’août.

A la fin de l’été 1965, elle appuie donc le projet. Le sculpteur est certainement choisi sur sa recommandation. Le projet artistique (symboliser un parachutiste) est arrêté, et la ville de Salon doit accueillir le monument. A la même période, Laure Moulin a reçu Marcel Courbier. Elle écrit au préfet Cousin pour lui faire part de son accord.

Bernard Bermond précise à Laure Moulin : « Il reste bien entendu, Mademoiselle, que nous vous tiendrons au courant de toute évolution et que le Comité que je préside ne prendra aucune décision d’importance sans vous en avoir référé pour accord »[4].

Si l’idée est peut-être plus ancienne, la prise de décision se fait bien dans l’été 1965, et assez rapidement.

Fin septembre, la municipalité de Salon accepte à l’unanimité la réalisation du monument. Il faut alors élargir le cercle pour pouvoir parvenir à sa concrétisation. Bernard Bermond, gaulliste, fait jouer ses relations et écrit à André Malraux[5]. Au début de l’année 1966, la section des Bouches-du-Rhône du Comité décide alors, pour donner plus de poids à son action, de créer un Comité régional du mémorial. Composé de 27 membres, il rassemble des personnalités de l’ensemble de la région PACA : Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var, Alpes-Maritimes, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Corse. A la tête du Comité, Bernard Bermond, et trois vice-présidents, Charles Blanc, Alfred-Paul Néri, Hugues-Paul Tatillon, puis un secrétaire général, Marcel Galdin, des adjoints, Jules Sebastianelli, Vincent Fienga, et un président de la commission des finances, Edmond-Honoré Avis. Ce dernier, avec Marcel Galdin et le président, deviennent les chevilles ouvrières du Comité[6]. Par exemple, Maître Edmond Avis rédige les statuts du Comité. Son siège social est à Marseille.

En mars 1966, le ministre des Anciens combattants et victimes de guerre, Alexandre Sanguinetti, accepte le patronage du Comité régional[7]. Les mois qui suivent sont mis à profit pour demander ou renouveler des appuis comme celui d’André Malraux[8]. Bernard Bermond écrit aussi à de Gaulle pour l’informer de l’avancée du projet[9]. Il faut attendre l’avis de la Commission centrale des monuments commémoratifs. Elle accepte le projet en février en émettant certaines réserves sur lesquelles nous reviendrons. L’avis est transmis au préfet des Bouches-du-Rhône qui demande au Comité les modifications nécessaires avant d’autoriser le lancement officiel des souscriptions. En juillet, Gaston Defferre accepte de mettre tout son poids dans la balance pour aider à la réalisation du monument. Le 14 octobre 1966, le décret approuvant l’érection du monument est signé par le Premier ministre Georges Pompidou. La souscription peut commencer. Elle débute le 3 décembre 1966 à Marseille, en présence du maire. Dans toute la France des comités départementaux se créent pour rassembler des fonds pour le projet - qui s’avère de plus en plus coûteux au fur et à mesure de son avancement.

On voit donc bien comment, peu à peu le projet prend corps. L’initiative part d’un petit groupe d’hommes, issus de la Résistance, qui veulent rendre hommage à Jean Moulin, unificateur de la Résistance et fils de Provence. Ces hommes n’ont pas eu de liens directs avec lui pendant la guerre. Le relais de la mémoire passe donc ici, depuis 1964, et comme dans d’autres villes, par d’autres réseaux. Pour réaliser leur projet, ils ont besoin très vite du soutien de Laure Moulin. Elle le leur accorde en toute confiance, comme en témoigne une lettre au tout début des premières initiatives : « Je trouve ce projet très beau, vraiment impressionnant, et inédit. Il symbolise à la fois le parachutage de mon frère en Provence et celui de tous les Résistants et Français libres lancés comme lui, à l’aveuglette, sur le sol de France. La figure en bronze a beaucoup d’allure, exprimant à la fois l’abandon du corps qui va se confier à la terre et l’envolée de l’âme vers le ciel, la pureté, l’idéal… Je souhaite ardemment que le projet de Monsieur Courbier obtienne l’approbation des pouvoirs publics et que vous n’ayez pas trop de difficulté à rassembler les fonds nécessaires. Je vous félicite de votre généreuse initiative pour glorifier un fils de Provence… » [10]. Laure Moulin venait, la veille, de recevoir Marcel Courbier.

Bernard Bermond est un élu local. Une fois l’appui de Laure Moulin acquis, il obtient très rapidement celui de la collectivité municipale de Salon, par un vote à l’unanimité. Il faut ensuite s’appuyer sur une représentation plus large au niveau local et national, d’où la demande de soutien au maire de Marseille, aux ministres des Anciens combattants (systématiquement présidents d’honneur du Comité), de la Culture puis, plus tard, le demande de soutien du président de la République. Bernard Bermond n’a pas de mal à les obtenir, étant un gaulliste convaincu et reconnu comme tel. Mais dans le Comité, les opinions politiques sont diverses. Marcel Galdin, par exemple, est radical-socialiste. Le soutien vient aussi des associations d’anciens résistants ou de grands résistants comme Charles Tillon. Les Compagnons de la Libération sont sollicités. Le relais est pris par les préfets de la France entière, dans le cadre des départements. Ils soutiennent les comités départementaux. Le grand historien Henri Michel propose aussi ses services. Enfin, l’Education nationale accepte de donner sa caution au comité, en autorisant les élèves à organiser une souscription dans les écoles.


II. L’évolution du projet

Le projet du Mémorial a très largement évolué entre le début de sa conception et sa réalisation définitive. Le changement d’implantation du monument lui-même induit une inflation du coût. Au départ, il devait se situer dans Salon, place Morgan. En septembre 1966, cet emplacement est abandonné pour le site actuel. La statue est alors très agrandie, passant de 4 à 6 mètres, et obligeant à une nette réévaluation du coût du projet. L’étalement sur plusieurs années (au moins quatre) pour arriver à sa concrétisation n’a pas arrangé non plus les problèmes de trésorerie du Comité, Marcel Courbier demandant toujours plus de fonds.

Si bien que le Comité a toujours été en recherche de financement pour boucler le budget. L’étude de celui-ci montre bien l’élargissement national nécessaire et voulu, pour tenir la promesse faite à Laure Moulin. Celle-ci, pour aider le Comité, envisage un temps de vendre une partie des tableaux de son frère, mais Bernard Bermond refuse cette proposition.

La première souscription publique part donc, comme on l’a souligné, en décembre 1966, de la Ville de Marseille, avec le concours de Gaston Defferre, et s’appuie sur l’énergie des comités départementaux rassemblés dans le Comité régional. Une lettre de Marcel Galdin, le secrétaire général, à son président Bernard Bermond, montre très bien comment les réseaux se mettent en place pour constituer localement des équipes - relais nécessaires pour collecter des fonds.

Il faut tout d’abord s’appuyer sur des amis, des connaissances sûres, sur lesquels on peut compter. C’est le cas, par exemple, pour le Vaucluse, le Var, les Alpes-Maritimes; ces amis comptant eux-mêmes sur des élus locaux, sur lesquels ils s’appuient, pour obtenir des subventions et faire avancer le projet.

Il faut aussi souvent rencontrer, au départ, de nombreuses personnalités, pour que les comités locaux se créent. Marcel Galdin présente ainsi son voyage dans les Hautes-Alpes : « Bien que cela porte préjudice à mon travail, j’ai estimé nécessaire d’accompagner notre ami Morvan dans les Hautes Alpes pour mettre sur pied un comité dans ce département. Après une visite à Laragne chez notre ami Bonnardel, représentant des maquis FTPF, membre désigné au Comité régional, le maire et conseiller général de cette cité nous a promis un concours sans réserves et patronne la région sud du Comité départemental. Le lendemain, à GAP, après une visite au colonel Terasson-Duvernon, qui accepte la vice-présidence du comité, nous avons été reçus par M. Pascal, préfet de la Résistance, qui assumera la présidence effective du comité Haut-alpin. J’ai été pour ma part fortement et favorablement impressionné par la clarté et la résolution de ses vues sur son rôle pour la participation de son département à l’érection du Mémorial. Sa forte personnalité, son passé de préfet de la Résistance et bien d’autres qualités humaines qui se dégagent de sa personne, nous permettent de considérer que le choix ne pouvait être meilleur. Ce fut ensuite, en délégation, la visite à monsieur Charles Andre, préfet en exercice. Son accueil fut des plus chaleureux et il a promis un appui inconditionnel, pour employer un terme à la mode, à l’action du Comité. Il défendra notamment la demande de subvention auprès du Conseil général. Notre ami Morvan reste bien entendu le représentant permanent des Hautes-Alpes auprès du Comité régional. Afin de soulager notre ami Morvan, j’ai rédigé hier la demande de subvention au Conseil général et, avec l’aide de notre ami Barro,t nous avons posté les 184 lettres aux maires de ce département » [11].

Appui sur le terrain de fortes personnalités amies, relais des élus et des collectivités, soutien du Préfet, telles sont les caractéristiques de la mise en place des comités départementaux. Comme pour d’autres lieux, le corps des préfets joue un rôle essentiel, depuis 1945, pour soutenir les actions en faveur du maintien du souvenir de Jean Moulin. Le Comité régional peut compter sur la Fédération nationale des FFC, notamment des sections parisiennes, qui assurent le lien avec la France du nord. Le 18 mai 1967, une conférence de presse à Paris, en présence de Bernard Bermond, de Laure Moulin et de bien d’autres personnalités, relance la campagne de souscriptions. Bernard Bermond ,à cette occasion, fait le point sur le projet en cours, la presse et l’ORTF sont présents : « Au nom du Comité d’érection du Mémorial Jean Moulin, placé sous le Haut Patronage de Monsieur le président de la République, nous vous remercions d’avoir répondu si nombreux à notre appel, et remercions plus particulièrement le Président Chenevier et la Fédération nationale des Forces Françaises Combattantes d’avoir organisé cette belle conférence de presse. En effet, l’évènement d’aujourd’hui marque une phase nouvelle de la campagne pour l’érection en Provence du Mémorial destiné à perpétuer la mémoire de celui qui fut le meilleur d’entre nous… Le projet que nous avons l’honneur de vous présenter s’élèvera approximativement à 350 000 francs. Outre les subventions traditionnelles que nous avons sollicitées, le financement de notre œuvre se poursuit aujourd’hui par une grande souscription nationale ouverte à tous. Et nous espérons, Mesdames et Messieurs, avec votre précieux concours, être assurés d’une grande diffusion… » [12].

Le Comité régional a aussi largement sollicité la représentation nationale, en particulier le gouvernement et le président de la République, très bienveillant vis-à-vis de l’initiative.

Quelques mois plus tard, le 29 décembre 1967, Marcel Galdin, écrit au préfet des Bouches-du-Rhône, préfet de Région, M. Laporte. Cette lettre permet de connaître l’état du financement, un an après le démarrage de la première souscription. On apprend que les ministères de l’Intérieur (Christian Fouchet accorde 30 000 F au début de mai 1968), des Affaires culturelles et des Anciens combattants ont participé au financement. Le coût total est estimé à 370 000 F. Un premier acompte de 100 000 F a été versé. Reste en trésorerie 82 000 F. Outre les départements de la Région PACA, on note la participation de ceux des Deux-Sèvres, de l’Eure-et-Loir, de l’Isère, de l’Ain, des Basses-Pyrénées, de l’Aisne, de l’Ariège, des Landes, du Loiret, du Pas-de-Calais, de la Nièvre, du Territoire-de-Belfort. Beaucoup de villes ont aussi envoyé des subventions, bien au-delà de la Provence, comme Toulouse, Paris… Des associations ont participé : Résistance Air (Colonel Romans-Petit) Amitiés de la Résistance, Résistance Police Marseille, Fédération Nationale FFC….

Peu à peu, les comités départementaux se créent et organisent la collecte des fonds. Laure Moulin, reçoit très régulièrement des dons souvent modestes, de personnes totalement inconnues qui, par ce geste, veulent témoigner de leur solidarité pour l’initiative[13].

A la pose de la première pierre par le ministre des Anciens combattants Henri Duvillard, le 21 avril 1968, le financement est en bonne voie, mais il n’est pas acquis. En septembre, les représentants du Comité sont de nouveau à Paris, pour recevoir des mains du Président Chenevier la somme recueillie par les divers comités créés depuis la dernière conférence de presse de mai 1967. A cette occasion, l’on parle d’une inauguration pour le mois de mai 1969, un très grand rassemblement de toutes les associations de la Résistance s’organisant au même moment. Les comités de la Manche, de Lorraine, d’Auvergne, du Finistère, d’Ile-et-Vilaine, du Calvados, du Tarn… ont apporté de larges contributions financières. Bernard Bermond parle d’un enthousiasme véritable : « De cet enthousiasme, je ne vous citerai qu’une preuve, qui m’apparaît pleine de signification et d’espoir. Une partie de cette collecte a été réunie grâce au concours des enfants des écoles qui se sont ainsi fait - auprès de leurs familles, et des amis et relations de leurs parents -, nos porte-parole ô combien efficaces ! Ces enfants ont appris à connaître et à aimer le Réunificateur de la Résistance ; à travers eux, et bien après notre départ, son souvenir restera et se transmettra, vivant, à la postérité » [14]. Chaque écolier de Provence avait en effet pu recevoir, avec l’appui du Rectorat, un petit bon de souscription qui expliquait la démarche entreprise : « Ecolier de Provence… souviens-toi ! Jean Moulin, fils de Provence, devenu préfet de la République, fut de ceux qui n’acceptèrent pas la défaite de leur pays et, dès 1940, engagèrent le combat clandestin pour hâter la libération. Chargé par le Général de Gaulle d’unifier et de rassembler tous les Résistants, c’est en Provence qu’il choisit de se faire parachuter, le 2 janvier 1942, pour commencer sa périlleuse mission. L’ayant achevée, il fut arrêtée par l’ennemi et mourut sous la torture, sans livrer aucun de ses secrets, lui qui les connaissait tous, tant il avait jusqu’au plus profond de son âme la passion de la France » [15]. Au recto, suivait une demande de participation de un franc.

Fin décembre 1968, il semble que 60 départements aient répondu favorablement à l’appel du Comité régional[16]. Au printemps de l’année suivante, le contexte politique du référendum empêche de Gaulle de s’impliquer directement dans l’inauguration du monument. Il propose à Maurice Schuman, ministre d’Etat chargé des Affaires sociales, de le représenter. Il refuse de faire la préface de la plaquette de présentation du monument, mais accepte l’idée d’une citation. Le 30 mai 1969, la statue arrive à Salon. Mais entre-temps, le 27 avril, les Français ont répondu non au référendum proposé par le chef de l’Etat. La cérémonie est alors reportée en septembre. En juillet, Marcel Courbier demande une augmentation de 15%, ce qui provoque l’émoi de tout le Comité[17]. Pour l’inauguration proprement dite, Bernard Bermond sera contraint, pour faire face, de demander d’autres subventions ministérielles, notamment 20 000 F du ministère des Anciens combattants.

Il aura donc fallu plus de quatre années pour donner corps à cette initiative. Quatre années pour rassembler les énergies et les fonds toujours plus importants, afin de réaliser le grand Mémorial de Salon. Comme pour Chartres, et ensuite pour Béziers, ce type de monument nécessite d’élargir les financements à des réseaux qui vont bien au-delà du local, avec un appui constant de l’Etat et par le biais des ministères, des préfectures et des collectivités, surtout des conseils généraux et mairies.

Pour le monument de Salon, la difficulté est aussi venue de l’ampleur du projet et des reports successifs d’inauguration. Les problèmes financiers ont été un souci constant pour les membres du Comité. Les entreprises ont été dispensées de payer des taxes sur le chiffre d’affaire induit par la construction du Mémorial, et le terrain fut offert pour le franc symbolique par EDF.

Le 28 mars 1973, le journal Minute déclenche une polémique sur les comptes de l’association. En réponse à ces attaques, à l’occasion des cérémonies de mai 1974, le comité rend publics ses comptes. C’est Edmond Avis qui est chargé de fournir les précisions attendues. Le mémorial a coûté près de 600 000 francs, soit près du double de la somme du départ. Le recensement des diverses collectes a nécessité 6 000 courriers divers et l’ensemble des dons collectifs ou particuliers se chiffre à plus de 3500 : « Tous les départements de France, sans exception, ont contribué à cet élan national, même si dans quelques cas, le montant des dons est minime et constitué par des envois de particuliers » [18]. Les Conseils généraux ont versé la somme de 91 850 F, les ministères, 102 000 F, les communes, 87 330 F, les écoles, 57 526 F, les comités locaux et régionaux, 120 768 F, les associations diverses, 34 063 F et les particuliers français, 46 480 F, 345 F venant de dons de particuliers étrangers. Le Conseil général des Bouches-du-Rhône a versé 37 500 F, soit plus du tiers de la somme rassemblée par les collectivités départementales. Dans ce même département, 313 écoles ont apporté un don de 31 940 F. Pour les autres comités départementaux du Comité régional, l’effort est nettement plus faible (en Corse, aucun don du conseil général), ce qui montre que, si l’on peut parler d’élargissement national pour le financement du mémorial, il y a quand même bien un fort ancrage local, lié à l’implantation dans les Bouches-du-Rhône des principaux membres du Comité et notamment de Bernard Bermond.


III. Un monument original

L’œuvre du sculpteur Marcel Courbier, qui effectue là son troisième monument dédié à Jean Moulin, est sans aucun doute la plus aboutie. Le monument de Salon est tout à fait original et ne ressemble à aucun autre.

Bernard Bermond racontait volontiers comment l’idée avait germé au cours d’un repas avec Marcel Courbier, au tout début de la mise en place du projet - le sculpteur lui proposant de mimer un parachutiste tombant du ciel et touchant presque le sol. Il s’agit bien de commémorer le parachutage de Jean Moulin en Provence, dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942, en compagnie de Raymond Fassin et d’Hervé Monjaret.

La commission centrale des monuments commémoratifs refuse le premier projet, demandant la suppression des filins d’acier et le remplacement du socle, initialement prévu en béton bouchardé, par de la pierre ou du granit. Alors, le parachutiste, abandonnant ses filins, se redresse complètement, pour atteindre la taille de six mètres, ce qui devenait trop imposant pour la place Morgan[19]. L’implantation devait changer, même si Laure Moulin aurait, semble t-il, préféré une situation plus centrale. Il faut alors se mettre en quête d’un terrain qui réponde à plusieurs impératifs, dont celui de l’accessibilité par la route nationale, non loin de l’autoroute alors en construction, et dont le coût ne serait pas trop élevé. Le choix se porte sur le lieu actuel, même si l’on sait aujourd’hui qu’il est bien éloigné de l’endroit réel où fut parachuté Jean Moulin. La commission de Paris approuve le projet à l’unanimité au début d’octobre 1966.

L’œuvre est vraiment d’une grande pureté, d’un style très épuré : un bronze noir immense, les bras tendus vers le ciel, les poings serrés sur d’imaginaires sangles, les jambes fines et jointes, la tête légèrement inclinée vers le sol, tout contribue à magnifier l’homme, le clandestin tombé du ciel, juste quelques instants avant qu’il ne touche le sol de Provence. L’artiste a évolué dans son style. L’œuvre est incontestablement moins rigide et rompt avec le classicisme des deux monuments de Chartres et de Béziers, même si l’on retrouve le style simplifié du trait et du corps dénudé, des caractéristiques propres à l’auteur.

Le choix d’un bronze noir, beaucoup plus coûteux que l’acier, donne encore plus de noblesse à l’ensemble. Le parement de pierres blanches sur lequel il est fixé détache encore plus la statuaire. La vue sur la chaîne des Alpilles place le monument au sein d’un paysage magnifique, dominant la plaine de la Crau, sur les bords du canal de la Durance. Ce choix est donc très en rupture avec tous les monuments jusqu’ici inaugurés. L’avantage du site a aussi son inconvénient, c’est-à-dire son isolement.

L’inscription sur le monument a aussi beaucoup évolué. En mars 1966, Laure Moulin fait des propositions à Bernard Bermond. A l’origine il était prévu de faire une citation du discours d’André Malraux. Marcel Courbier a rencontré le ministre à cette occasion[20]. Laure Moulin accepte donc ce choix, mais propose aussi deux textes qui associent Jean Moulin aux autres martyrs de la Résistance : « A Jean Moulin, fils de Provence, Délégué général de la France libre, fondateur et président du Conseil national de la Résistance, à ses camarades du Combat clandestin mort,s comme lui, pour que vive la France » ou « A Jean Moulin, fils de Provence, chef de la Résistance intérieure, Héros et martyr, et à ceux qui sont morts comme lui pour que vive la France » . Elle soumet aussi une pensée relevée d’après elle, par son frère, sans doute aux fins de citation dans un de ses discours préfectoraux : « Pour remplir son destin, il faut d’abord y croire » [21]. Finalement, l’inscription choisie est encore plus sobre et tient surtout compte de l’immense effort financier demandé : « Hommage des soldats de l’ombre à l’Unificateur de la Résistance, érigé par souscription publique auprès des associations d’anciens combattants, de résistants, de déportés, avec le concours des autorités officielles et parmi les élèves des écoles de Provence. Ce mémorial a été officiellement inauguré par Monsieur Chaban-Delma,s Premier ministre, le 28 septembre 1969 en présence de Monsieur Henri Duvillard, ministre des AncienscCombattants et victimes de guerre, qui en avait posé la première pierre le 21 avril 1968 » .

Les fonderies Blanchet-Landowski de Bagnolet ont coulé le bronze d’un poids total de plus de 1,6 tonne. Il fut acheminé par les services du ministère des Armées[22] en mai 1969, pour une inauguration finalement retardée à septembre. La base aérienne de Salon entreposa la statue en attendant que les évènements (l’échec du référendum et le départ de de Gaulle) se calment.

L’originalité du Mémorial de Salon tient donc à la fois dans le choix du site, en dehors du tissu urbain, et dans sa thématique, qui n’en fait pas un monument de type funéraire.





[1] Lettres de Bernard Bermond du 24 janvier 2000 et du 5 février 2001, de Jules Sebastianelli, du 20 février 2001. Archives de Monsieur Bermond. Sans ce fonds d’archives important, il était impossible de retracer l’ampleur du travail, que le comité a mené pour arriver à la création du Mémorial.

[2] Lettre du 20 août 1965. Fonds Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[3] Lettre du 29 août 1965. Fonds Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[4] Lettre de Bernard Bermond à Laure Moulin du 24 septembre 1965. Fonds Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[5] Lettre à André Malraux, du 28 octobre 1965. Fonds Bernard Bermond, archives privées.

[6] On trouve par ailleurs un trésorier général, des trésoriers adjoints, des auditeurs aux comptes, un archiviste et son adjoint, plus une suppléante, suivent ensuite deux délégués par département.

[7] Bernard Bermond a demandé ce patronage. Lettre du 31 mars 1966. Fonds Bernard Bermond, archives privées.

[8] Le 25 octobre 1966 Charles Tillon écrit à Bernard Bermond pour lui dire qu’il approuve le projet du mémorial. Fonds Bernard Bermond, archives privées.

[9] Lettre du 26 novembre 1966. Fonds Bernard Bermond, archives privées. Il donne son accord pour assurer le haut patronage du Comité en février et donne sa contribution personnelle en mars 1967.

[10] Lettre de Laure Moulin à Bernard Bermond, du 27 novembre 1965. Fonds Bernard Bermond, archives privées. On sait aussi que Madame Sasse est en relation avec le comité régional par l’intermédiaire de Madame Breugnon. Elle invite le comité à la première cérémonie au Panthéon le 17 juin 1967. Courrier du 25 mai 1967. Fonds Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[11] Lettre de Marcel Galdin à Bernard Bermond du 30 janvier 1967. Archives privées Bernard Bermond, Salon.

[12] Extrait du discours de Bernard Bermond à Paris, le 18 mai 1967, en présence du représentant du président de la République, du ministre des Anciens combattants et de nombreux représentants de ministres, de parlementaires. Archives de Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[13] On le sait par les courriers de remerciements qu’elle reçoit du président de la commission des finances du Comité régional, Edmond Avis.

[14] Discours de Bernard Bermond à Paris le 26 septembre 1968. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[15] Archives de Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[16] Lettre d’Edmond Avis, au Préfet de Vendée, le 27 décembre 1968. Archives de Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[17] Le manque d’argent pousse aussi les comités à relancer les conseils généraux, les mairies, les préfectures, et entraîne quelques polémiques avec le sculpteur et les fondeurs – polémiques que désapprouve fortement Marcel Galdin dans une lettre envoyée le 6 janvier 1969 à Bernard Bermond. Archives de Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[18] Journal le Provençal du 29 mai 1974. Fonds Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[19] Le Préfet avait émis des réserves à la suite de l’avis de la commission. Il souhaite plus de précisions sur le projet et demande que le sculpteur s’aide d’un architecte qualifié pour bien mesurer toutes les implications dans le plan d’urbanisme de la place. Lettre du Préfet à Bernard Bermond du 3 mai 1966, archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[20] Bernard Bermond écrit aussi au ministre pour lui faire-part de sa grande joie pour ce projet d’inscription et en profite pour lui demander son plein soutien pour la réalisation du monument. Lettre du 22 avril 1966, archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[21] Lettre de Laure Moulin à Bernard Bermond, du 9 mars 1966, archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.

[22] Demande faite par Bernard Bermond le 12 mai 1969, à Pierre Messmer. Archives Bernard Bermond, archives privées, Salon.


Date de création : 13/10/2009 - 11:26
Dernière modification : 13/10/2009 - 11:47
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